Le nouveau cyclone anti-Baule qui souffle sur l’Afrique PDF Imprimer Envoyer
  altLa vague de démocratisation, qui avait bouleversé l’Afrique au début des années 90, a atteint sa maturation, avec ses hauts et ses bas. Si, dans certains pays, elle a permis des alternances positives ayant entraîné des avancées sur les plans économique, social et culturel, dans d’autres elle s’est butée sur des résistances farouches au changement. Dans ces derniers pays, dont la plupart sont en Afrique Centrale et francophone, les velléités de coups de force institutionnels, les alertes à la guerre civile et le verrouillage du processus démocratique par des clans dynastiques, ont plongé les populations dans une aversion de la chose politique et des individus qui en vivent.

Avant d’entrer dans les détails, l’on constate des points communs bloquants entre ces pays:

  • Le pays est malade de sa classe politique qui est restée engluée dans la soif insatiable du pouvoir coûte que coûte d’une clique de leaders inamovibles, à la fois chefs de parti et chefs de tribus puissants et non contestables ;
  • La vie politique s’est greffée sur l’accentuation et l’instrumentalisation des clivages naturels (références ethniques ou religieuses) et artificiels (préjugés datant du temps du parti unique, exclusion ou suspicion de groupes) et peine à s’en libérer : sous l’apparence de structures normales d’animation politique (partis politiques, jeunesses de partis politiques, associations), en réalité tout est fait pour que les antagonismes servent de boucliers pour préserver la position de leadership d’un individu et de sa clique sur la scène publique ;
  • Le peuple est pris en otage de ces fractions politiques rivales qui ont, seules le droit de décider de ce qui doit faire l’objet du débat public, généralement les questions de pouvoir et de positionnement social, au détriment des problèmes quotidiens cruciaux des citoyens : chaque camp s’évertue à démontrer que le diable, c’est l’autre et qu’il faille tôt s’en débarrasser ;
  • Au lieu que la démocratie soit synonyme de progrès social et économique dans ces pays-là, elle a plutôt engendré dans son sillage une propension à la corruption jamais égalée, au clientélisme, à la dénaturation des institutions, à la répression et au crime d’Etat, etc., au point que le besoin de rétablir l’ordre et la justice soit secrètement souhaité et préféré aux agitations de la classe politique par les populations ;
  • Pire, quand le verrouillage devient extrême, une partie importante de l’opinion va même faire l’apologie de la violence à main armée et des rebellions, sans en maîtriser les tenants et les aboutissants, juste pour exprimer son désarroi !
  • L’on constate dans ces pays du Moyen Age politique que le temps est largement perdu à rechercher une prétendue majorité “légitime“ par les méthodes honnis héritées du parti unique d’antan dont les membres, tels une gangrène, continuent à ronger et à pervertir la moralité publique par leurs agissements répréhensibles : l’opposition, quand elle existe, est confinée à l’étroit juste pour garder la façade démocratique du pays devant la communauté internationale, sinon, elle fonctionne comme un groupe résiduel et turbulent de la même école au pouvoir, sans marquer la moindre différence dans le fond idéologique et la méthode ;
  • Les armées nationales de ces pays sont aussi des assemblages de clans rivaux, prêts à voler en éclat à la moindre étincelle pour défendre leurs groupes naturels, ou alors la composante ex-rebelle souffle le chaud et le froid au gré des intérêts des commanditaires de la division ou de la tentative de sécession du pays : aussi, le support principal de l’Etat moderne qu’est l’armée nationale, devient-il le principal obstacle à l’émergence de cet Etat de droit démocratique ;
  • Enfin, dans ces pays, les progrès qu’aurait dû apporter deux décennies de démocratisation, sont bien minces par rapport aux menaces qui planent sur l’avenir immédiat et à moyen terme de l’Etat et des populations.

 

Fort de ces constats, nous aborderons les situations qui présentent des risques imminents d’explosion à ampleur incalculable tant pour le pays en question que pour sa sous-région et l’Afrique en général.

  • La Côte d’Ivoire : cas typique d’un grand pays qui sombre à cause des tares de sa vieille classe politique, surtout du trio des assoiffés du pouvoir qui embrigadent les populations. Un coup d’Etat raté, après un autre qui finit par l’assassinat de son promoteur, la guerre et la division du pays en deux, les colmatages de façade sous l’égide des accords de Marcoussis et de Ouagadougou, nous voici à l’heure de vérité : les évènements cités n’ont rien entamé de cette soif inconvertible de pouvoir du trio politicien. D’ici le scrutin attendu, les germes des troubles qui vont éclater se reprécisent déjà : des propos très acerbes et dangereux de campagne, la volonté de ne pas perdre donc de ne pas reconnaître des résultats défavorables, la préparation de la contestation violente à travers des milices de jeunes instrumentalisés, rien ne présage que les choses finiront bien pour la Côte d’Ivoire avec ces élections. D’un côté, il y a le risque des affrontements généralisés entre les civils à Abidjan, lors de la proclamation des résultats, affrontements dont l’ampleur pourrait vite dépasser les moyens d’intervention des forces de l’ordre, d’un autre côté, il n’est pas exclu que la CENI ne soit pas en mesure de donner les résultats de certaines zones sous contrôle de milices armées, et que cela serve de prétextes à ces dernières pour se réactiver de nouveau et déclencher une nouvelle guerre ? Enfin, il est aussi possible que, devant le chaos, une frange de l’armée ivoirienne et des forces nouvelles s’entendent pour prendre le pouvoir et mettre en quarantaine l’épisode démocratique, au nom de la stabilité et de la paix menacées… par la démocratie !
  • La Guinée Conakry : voilà un pays qui n’arrive pas à guérir des germes de maux semés depuis son indépendance par son élite politique ! La mort de Lansana Konté et l’arrivée de Dadis Camara et de ses compagnons devraient ouvrir une nouvelle ère pour ce pays violenté. Malheureusement, la classe politique guinéenne est en train d’hypothéquer les espoirs de toute une nation. Il est tout à fait normal que les uns et les autres exigent un processus électoral transparent et fiable. Cependant, ce que nous voyons, c’est plutôt que le mal réside ailleurs, dans l’ethnicisme cultivé par les premiers dictateurs en un demi-siècle. Les vieux routiers de la politique, qui étaient absents lors des glorieuses manifestations syndicales ayant réellement sonné le glas de l’immobilisme, ont réoccupé la scène publique avec leurs tares. Ils ont fait en sorte qu’aujourd’hui, la dimension ethnique et conflictuelle domine sur toute autre attente positive du scrutin en cours. Celui qui sera déclaré vainqueur ne sera pas le Président de tous les Guinéens par le seul scrutin, dans les conditions actuelles, sauf s’il le devient à l’œuvre, en gommant les clivages exacerbés. Sinon, son mandat sera écourté par le fait que ses adversaires rendront le pays ingouvernable, pour se venger de leur défaite électorale, et pousser l’armée à reprendre le pouvoir, au nom de la stabilité et de la paix menacée… par la démocratie. Sans oublier que le pays est au bord de la guerre civile ! La classe politique guinéenne sera comptable de cette situation chaotique qui se profile de jour en jour dangereusement.
  • Les pays d’Afrique Centrale : on ne sait quoi dire de cette partie du continent. Les records de corruption, la propagation du phénomène de la contestation armée, jadis propre au Tchad mais ayant atteint la plupart des Etas de la CEMAC, la dureté des régimes en place avec des oppositions phagocytées, l’impossibilité d’une alternance utile aux progrès socioéconomiques, la pression forte pour bâillonner la presse et la société civile, etc. Il est très difficile d’envisager des évolutions positives par les scrutins en vue dans les mois à venir. Quand bien même les pouvoirs en place croiraient avoir la maîtrise de la situation, des paramètres fortuits sont là à l’affût de la moindre faille du système. Des implosions internes au système même sont plus probables que la lutte acharnée que les pouvoirs mènent contre leurs opposants officiels et supposés. Comme on l’a vu pour le cas de l’ex Union Soviétique, c’est de l’intérieur des systèmes même que les clashs décisifs du changement vont éclater un jour, soit à l’occasion des scrutins soit à cause des questions sociales (vie chère, injustices criardes, tendances dynastiques, crimes de trop, etc.). Là encore, les toilettages apportés aux processus électoraux ici et là, seront loin d’avoir des effets positifs pour réellement apporter des solutions aux problèmes cumulés et à l’immobilisme caractérisé de la classe politique des pays concernés. Car, à force de tirer sur la corde du pouvoir personnel et éternel, elle risquerait de se casser au moment où l’on s’y attend le moins. C’est alors que, comme des gens sortis d’une maison pleine de fumée, les peuples de ces pays vont cracher toutes leurs rancœurs et rancunes, sans qu’aucune force interne ou extérieure ne soit en mesure de les en empêcher. Les risques de basculement ou de réédition de la guerre civile ne sont pas à exclure dans le court et moyen terme, non plus !

 

D’une manière générale, avec les meilleurs souhaits que ça ne se passe pas comme ça dans ces pays qui sont nôtres, nous ne pouvons pas malgré tout ignorer que les ingrédients sont bien en place pour que ces sombres perspectives se confirment. C’est l’anti-Baule qui s’installe dans la déception généralisée des peuples de ces pays africains. Après vingt ans de démocratisation, que des pays soient réduits à des considérations existentielles de leurs composantes internes, à un affaiblissement voire un rejet des symboles gangrénés de l’Etat, à la primauté de l’arbitraire, de la tricherie et de la violence sur le droit et la justice, que peuvent apporter des élections mal préparées ou bâclées en simples formalités de poursuite du statu quo ante ?

 

Et puis, dans ce pourrissement profond des rouages étatiques et face à l’ampleur de la misère et du désespoir des citoyens, le retour des dictateurs éclairés se dessine comme la porte de sortie après l’échec de la démocratisation. Qu’on le veuille ou non, les gens seront flattés de retrouver la sécurité et un peu plus de pain dans leur assiette, que des chefs “élus“ pour piller et tuer le patrimoine national. L’exemple de Dadis Camara, au départ bien accueilli en sauveur, ne sera pas le dernier. Et que dans l’un de ces pays apparaissent des Dadis ou des Sankara, le résultat sera le même : au début, ils auront le soutien du peuple lassé des politiciens assoiffés de pouvoir et faiseurs de chaos. Même s’il s’agit de putschistes… En attendant leur prochaine métamorphose, pour ou contre la restauration d’une vraie démocratie enracinée dans un esprit de citoyenneté et de civisme largement partagé !

 

 

 

Enoch DJONDANG

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