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Pourquoi les despotes préfèrent-ils se débarrasser eux-mêmes de leurs thuriféraires ? PDF Imprimer Envoyer
Une histoire métaphorique du journal radiodiffusé ‘Canard déchaîné’ de Tombalbaye des années de plomb 1974-1975, racontait l’anecdote d’un paysan qui, en revenant des champs, rencontra un serpent souffrant du froid. Le paysan, pris de pitié pour l’animal, le prit et le mit dans son sein. Réchauffé, ce dernier ne trouva rien de mieux que de mordre mortellement son bienfaiteur et s’en expliqua en disant « qu’il ne faut pas avoir pitié d’un méchant !». Cette histoire était lue par le speaker avant le journal parlé pour entretenir et justifier le climat de terreur et de répression qu’imposait le régime agonisant du ‘grand compatriote’ N’garta Tombalbaye.

Aujourd’hui, l’on assiste par-ci par-là en Afrique à des limogeages de personnalités influentes de régimes autocrates, pour raison de corruption et d’enrichissement illicite. Cela survient généralement quand le pays traverse une période de perte de confiance des citoyens envers leurs dirigeants, ou d’approche de consultations électorales difficiles. Alors que l’on redoute généralement les putschs dans les cercles privilégiés des gouvernements, par peur que les nouveaux venus au pouvoir soient des adversaires rancuniers et remplis de soif de vengeance, et que les ténors du groupe au pouvoir s’activent à retarder le plus longtemps possible toute perspective d’alternance, curieusement ce sont les despotes eux-mêmes qui se chargent de déchoir leurs plus fidèles serviteurs, pourquoi ?

La première raison tiendrait au machiavélisme : les thuriféraires d’un régime despotique et dictatorial ont souvent les mains sales et pleines de sang ; ils sont haïs par la population qui les considèrerait pires que des démons. Ce sont eux qui disposeraient de grosses fortunes amassées sur les ressources du pays, qui influenceraient dans les nominations et les destitutions, qui diligenteraient les crimes, les disparitions forcées, etc. Les noms de certains feraient trembler toute une région, toute une ethnie, à cause des souvenirs macabres infligés. Donc, quand la marmite du mécontentement commence à trop chauffer, le despote préfèrerait mieux sacrifier les démons qui l’entourent en les faisant livrer à la vindicte populaire et à la justice expéditive : cela produirait généralement des effets positifs car l’on  dira que le prince est un homme bon mais que c’est son entourage qui pourrit les choses !

En procédant à la destitution manu militari de personnalités redoutables et redoutées, le despote chercherait aussi à reprendre la main dans des affaires et des secteurs qui commenceraient à échapper à son contrôle, car ses lieutenants ne seraient pas dupes : ils profiteraient de leur situation privilégiée pour créer leurs propres réseaux, leurs propres cours. De ce fait, il arrive que le despote se fasse doubler ou ne soit plus écouter et que ses ordres soient déformés ou simplement ignorés.

Les thuriféraires, à leur apogée, brasseraient tellement de richesses et d’insouciance que cela inquièterait le cercle intime du pouvoir occupé à repousser les cauchemars des lendemains incertains. Leurs dames commenceraient parfois à rire sous cape des extravagances de la première dame et des rumeurs et calomnies savamment distillées empoisonneraient les rapports : il arrive alors que les hautes autorités soient plus occupées à gérer les différents de basse-cour que de traiter les affaires du pays.

Il y aurait aussi les femmes et concubines du despote, les frères et sœurs, les oncles, tantes et neveux qui feraient pression pour que tel thuriféraire, qui se croirait tout permis de décider de lui-même ou qui oserait faire des remontrances faces aux caprices des membres du clan régnant, par rapport à leur train de vie exagéré et dispendieux, soit non seulement démis de ses fonctions mais aussi ‘puni’ pour son audace. Il faut comprendre que les préoccupations ne seraient pas seulement ‘administratives’ dans les cercles des pouvoirs : il y aurait aussi beaucoup d’affaires de mondanités. Certains limogeages ne seraient décidés que pour régler d’autres comptes plus particuliers dans les cercles de courtisans.

Les thuriféraires croiraient souvent qu’ils seraient profondément enracinés dans les rouages centrales du pouvoir, que le chef, le ‘patron’ ne dépendrait en fait que d’eux dans nombre de domaines, qu’ils pourraient lui faire avaler n’importe quelle couleuvre, le pousser à utiliser ses requins tueurs pour se débarrasser ‘d’ennemis’ du régime qui ne seraient, en réalité que leurs ennemis personnels : journalistes, cadres compétents, magistrats regardants, etc. Le despote laisserait faire jusqu’à ce que lui-même se sente menacé… et c’est là qu’interviendrait la raison la moins connue des purges de cet ampleur : la peur de préparer un rival dangereux !

En effet, il y a beaucoup d’exemple d’un pays bananier à l’autre, où la vraie raison qui pousserait un despote au pouvoir à se débarrasser de ses plus fidèles serviteurs résiderait dans la peur que ces derniers auraient cumulé suffisamment d’argent, auraient tissé des réseaux personnels de partisans prêts à leur obéir, même contre le dictateur. Et le despote s’imaginerait très vite la suite probable des évènements : complots internes, intentions d’assassinat du chef pour prendre sa place, collaboration secrète avec les ennemis officiels en vue de créer des troubles dans le pays et d’en profiter, etc. Seuls ceux qui ont les gros moyens pourraient prétendre chasser le calife et le remplacer, et tout despote éclairé connait cette règle de la cupidité graduelle et de l’orgueil rampant.

Voilà pourquoi l’on s’étonne des sursauts inattendus de despotes en déclenchant des opérations ‘nettoyage au karcher’ de leur parterre politique, alors que l’opinion croit habituellement que seules les oppositions auraient la volonté et la capacité de le faire. C’est une vieille règle de survie et de régénération au pouvoir, quand on n’envisage pas d’échéance pour l’alternance que le choc des coups de force ! C’est aussi pourquoi, quand ces purges arrivent, les thuriféraires sont eux-mêmes déroutés, ne sachant comment réagir, tantôt espérant que la tempête sera de courte durée et que les affaires reprendraient bientôt, tantôt accusant d’autres démons de l’entourage d’avoir plongé dans la machination pour les écarter des privilèges du pouvoir. Ils se mettraient à espérer qu’un membre de la famille régnante, à qui ils auraient rendu de grands services, interviendrait en leur faveur : en politique, c’est ce qu’on offre comme distraction à l’opinion publique qui est important, même au prix de renier ses amitiés !
Aucun thuriféraire ne pourra dire devant le juge que l’argent qu’il a détourné aurait été remis au parti ou à tel membre du clan régnant : généralement, les choses se passeraient sans laisser de traces écrites et rien ne pourrait remonter à la responsabilité du despote lui-même par le seul acharnement du juge. Dans la pratique, les thuriféraires se serviraient eux-mêmes au passage de chaque transaction louche et éviteraient donc la transparence dans les comptes. Mais au final, eux seuls seront comptables et coupables des montants identifiés dont ils n’auraient profité qu’en partie, pourtant.

L’élimination de thuriféraires devenus trop puissants, participe au réflexe de la conservation du pouvoir, car ces derniers seraient capables de menacer le pouvoir de l’intérieur ou de fomenter des rébellions susceptibles de faire mouche. L’exemple du Tchad à lui seul est parlant : la plupart des chefs de guerre et de putschistes de notre histoire récente proviennent de ce sérail, curieusement, des anciens ‘intouchables’ ou redoutables ministres ! Et pourtant, ce sont les leaders d’opinion, activistes et journalistes inoffensifs et sans grands moyens qui sont chassés et éliminés comme des rats durant chaque règne : les thuriféraires, commanditaires, co-auteurs ou complices de ces vagues récurrentes de répression, ont le temps de faire tranquillement leurs bagages et de prendre le large. En plus que ces individus soient déjà très honnis par leur peuple, ‘mieux vaudrait prévenir que guérir ?’Ce cynisme-là, seuls les hommes de pouvoir en seraient capables et s’y sentiraient à leur aise !

 altEnoch DJONDANG

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